La Shoa

 

Nom, provenant d'un mot hébreu signifiant «anéantissement», donné à l'extermination des juifs d'Europe mise en œuvre par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale.

 

La Shoah est l'un des événements majeurs de l'Histoire mondiale ; elle a donné lieu à des controverses parmi les plus virulentes. Si l'on excepte les révisionnistes, qui en nient purement et simplement la réalité en s'appuyant sur une falsification complète des documents historiques et des faits attestés par de nombreux témoins, le débat tourne autour de la compréhension du phénomène. Plus de soixante ans après la mise en œuvre de la «solution finale», alors que nombre d'historiens et de philosophes se sont attachés à en dégager les fondements idéologiques, politiques et sociaux, il reste difficile d'expliquer comment un crime d'une telle ampleur a pu être possible.

Les faits historiques

Les juifs furent persécutés dès l'accession de Hitler au pouvoir, avec un mélange de politique de répression directe et d'incitation à l'émigration. Ils furent exclus de la fonction publique le 7 avril 1933, à la suite de la «journée du juif» organisée par les nazis le 1er avril. Le 10 mai 1933, un gigantesque autodafé fut organisé dans toutes les villes universitaires, imposant symboliquement à la nation allemande un mode de pensée raciste, antisémite et antibolchevique. Le 15 septembre 1935, la loi sur la citoyenneté du Reich (lois raciales de Nuremberg) fit des juifs des citoyens de second rang. En septembre 1937 commença l'«aryanisation» de l'Allemagne, avec notamment la vente forcée des biens des juifs, qui allait rapidement réduire nombre d'entre eux à la misère. Lors de la nuit de cristal (du 9 au 10 novembre 1938), les nazis organisèrent l'un des pogroms les plus considérables de l'histoire, à la suite duquel les juifs durent payer une «amende expiatoire» de un milliard de reichsmarks en réparation des dégâts qu'on leur avait infligés. Les enfants juifs furent contraints de porter les prénoms Israël pour les garçons et Sarah pour les filles à partir du 1er janvier 1939. La politique d'émigration fut dans le même temps favorisée : fin 1937, 150 000 juifs avaient quitté l'Allemagne.

L'entrée dans la guerre

L'annexion de l'Autriche, en 1938, ajouta au Reich 200 000 ressortissants juifs, et les nazis commencèrent à les expulser vers la Pologne. Le 24 janvier 1939, Göring ordonna l'«émigration des juifs hors d'Allemagne» ; le 30 janvier, devant le Reichstag, Hitler prophétisa «l'anéantissement de la race juive en Europe». L'invasion de la Pologne (1er septembre 1939) inclut environ deux millions de juifs supplémentaires dans les territoires contrôlés par le Reich. Les nazis décidèrent aussitôt de les regrouper en attendant de mettre en œuvre des «mesures d'ensemble programmées» (circulaire de Heydrich, 21 septembre 1939) ; le 30 octobre suivant, Himmler ordonna la déportation de tous les juifs du Warthegau (partie de la Pologne annexée par le Reich) vers la zone non annexée du «Gouvernement général» ; dès décembre 1939, le premier ghetto juif fut créé à 3ódA.

Le 20 juillet 1939, les Britanniques avaient ordonné l'arrêt de l'émigration juive en Palestine. L'invasion de la France ouvrit un temps l'éventualité de la déportation des juifs à Madagascar, mais la poursuite de la guerre avec la Grande-Bretagne rendit très vite illusoire toute idée de leur transfert dans un territoire de l'Empire français.

La préparation de l'opération Barbarossa — l'invasion de l'Union soviétique — modifia de nouveau les données : il s'agissait d'un combat entre «deux conceptions du monde», selon les propres termes de Hitler. Il est certain que le dictateur envisagea alors d'éliminer les juifs des territoires soviétiques, qui devaient constituer un espace réservé aux Allemands. Dès le 13 mars 1941, Hitler confia à Himmler le soin de régler les «questions spéciales», tandis que simultanément, Heydrich mettait sur pied les premiers Einsatzgruppen («groupes d'intervention»), lesquels, à la suite de l'avance de la Wehrmacht en territoire soviétique, allaient être chargés d'en éliminer tous les juifs. Selon les historiens Hans-Heinrich Wilhelm et Helmut Krausnick, les Einsatzgruppen furent responsables de l'assassinat d'au moins 735 000 personnes ; le seul massacre de Babi-Yar, dans la banlieue de Kiev, les 29 et 30 octobre 1941, coûta la vie à 33 771 juifs.

Les premières victoires éclair des Allemands en Union soviétique eurent pour conséquence d'arrêter définitivement le processus d'émigration forcée des juifs, politique qu'Eichmann mettait en œuvre au sein du Bureau d'émigration du Reich, rattaché au Reichssicherheitshauptampt (RSHA) ; il n'y avait en effet plus aucun territoire où forcer les juifs à émigrer. De plus, les chefs militaires allemands, qui jusque-là n'avaient pas apporté un soutien sans faille à la politique nazie d'extermination des juifs et des partisans bolcheviques, s'y rallièrent ouvertement et aidèrent dans leur sinistre tâche les commandos des Einsatzgruppen. Enfin, les victoires de la Wehrmacht encouragèrent Hitler à étendre les mesures d'extermination des juifs à l'ensemble de l'Europe sous domination du Reich — décision prise, ou intention manifestée, sans doute vers la mi-juillet 1941.

La conférence de Wannsee (20 janvier 1942)

 D'abord prévue pour le 9 décembre 1941, la conférence de Wannsee — du nom du faubourg de Berlin où elle se tint — eut lieu le 20 janvier 1942. Les exécutions massives avaient déjà commencé en Union soviétique depuis six mois environ, tandis que le camp d'extermination de Chelmno était en activité depuis six semaines. Les participants à la conférence, sous la présidence de Reinhard Heydrich, chef de la SIPO (Sicherheitspolizei) et du Sicherheitsdienst (SD), services de police des SS, furent Rudolf Lange et Eberhard Schöngarth, tous deux du SIPO et du SD, Eichmann et Heinrich Müller, du RSHA, Otto Hofmann, de la SS, Wilhelm Kritzinger, de la chancellerie du Reich, Gerhard Klopfer, du parti nazi, Martin Luther, du ministère des Affaires étrangères, Josef Bühler, du Gouvernement général de Cracovie, Roland Freisler, du ministère de la Justice, Erich Neumann, du Bureau du Plan, Wilhelm Stuckart, du ministère de l'Intérieur, Georg Leibbrandt et Alfred Meyer, du ministère du Reich pour les territoires occupés de l'Est.

 Les onze millions de juifs de l'ensemble des pays d'Europe furent recensés, et il fut décidé que, dans les territoires occupés par le Reich, les juifs en état de travailler seraient utilisés comme main-d'œuvre pour le travail forcé (Arbeitseinsatz) : «Dans le cadre de la solution finale, les juifs doivent être envoyés, de manière appropriée, au travail à l'Est […] les juifs aptes au travail seront emmenés dans ces territoires tout en construisant des routes, ce qui conduira sans aucun doute à l'élimination naturelle d'une grande partie d'entre eux. Au cas où il y aurait un résidu final, […] il devra être traité comme il convient […]» (compte rendu final de la conférence de Wannsee). Le travail forcé servit ainsi, selon l'historien Hans Mommsen, à «camoufler l'extermination».

L'application des mesures d'extermination

Hitler ayant indiqué que les juifs de Berlin, de Vienne et de Prague devaient être expulsés de ces villes, les premiers trains de déportation avaient amené, à partir d'octobre 1941, les juifs au ghetto de 3ódA. En Union soviétique, le massacre des juifs avait commencé par des fusillades massives dans les zones conquises par les Allemands. Devant les réactions de certains membres des Einsatzgruppen, Himmler fit mettre au point une technique moins «éprouvante» psychologiquement pour les commandos. Ainsi fut reprise la technique des camions à gaz déjà utilisée, avant la guerre, pour tuer les aliénés — le gaz d'échappement était réintroduit dans les camions, où se trouvaient les juifs. Des camions de ce type furent utilisés, pour la première fois dans le cadre de l'extermination des juifs, à Chelmno, dans le Warthegau, le 8 décembre 1941.

L'organisation de l'opération Aktion Reinhard, nom de code de la destruction des juifs du Gouvernement général de Pologne, revint à Odilo Globocnik, chef des SS et de la police de Lublin. Trois nouveaux camps d'extermination furent construits : Belzec, où les premières exécutions massives de juifs se déroulèrent le 17 mars 1942, et qui fut détruit par les déportés sur l'ordre des nazis en 1943 ; Sobibor, où périrent 250 000 personnes entre avril 1942 et le 14 octobre 1943, date de l'insurrection des déportés du camp, qui entraîna sa destruction ; Treblinka, où furent assassinées environ 800 000 personnes entre juin 1942 et le 2 août 1943, date d'une révolte des déportés et d'une importante évasion, qui entraînèrent là encore la fermeture du camp.

À la fin de 1941, Auschwitz devint, sur l'ordre d'Himmler, le lieu de rassemblement des juifs d'Allemagne en vue de leur extermination. Les trains arrivaient directement dans le camp ; les déportés étaient triés sur le quai ; ceux qui étaient déclarés inaptes au travail étaient aussitôt dirigés vers les chambres à gaz ; ceux qui pouvaient travailler étaient loués par le Reich à diverses entreprises, comme IG-Farben dont l'entreprise de caoutchouc Buna fonctionnait à Monowitz, l'un des camps annexes d'Auschwitz. Au moins 1 300 000 juifs y furent gazés ; certains trouvèrent la mort du fait des expériences médicales menées par les SS.

Environ six millions de juifs de tous les pays d'Europe ont ainsi disparu jusqu'en 1944. Le 1er novembre 1944, Himmler donna l'ordre d'arrêter les gazages d'Auschwitz ; en outre, il en fit effacer les traces. Enfin, un autre camp d'extermination avait été créé à Majdanek, à côté de Lublin.